PERSPECTIVES

Le magazine du cours FLFR 480-580 de NIU

Poésie: Chose du soir, de Victor Hugo

La dichotomie de joie et de chagrín qu’inspirent les petits enfants m’a poussé à lire ce poème de Victor Hugo qui est riche en mots difficiles à prononcer quand ils sont ensemble, comme dans ces vers: « Le lutin reluit dans le feu follet » ou « Fait claquer son fouet comme un vif éclair. » C’est à la fois une experience poétique et un exercice de prononciation.

Fichier audio: 20120925_Theodore_Lecture de poeme_1_

 

Le brouillard est froid, la bruyère est grise ;

Les troupeaux de bœufs vont aux abreuvoirs ;

La lune, sortant des nuages noirs.

Semble une clarté qui vient par surprise.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le voyageur marche et la lande est brune ;

Une ombre est derrière, une ombre est devant ;

Blancheur au couchant, lueur au levant;

Ici crépuscule, et là clair de lune:

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La sorcière assise allonge sa lippe ;

L’araignée accroche au toit son filet;

Le lutin reluit dans le feu follet

Comme un pistil d’or dans une tulipe.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

On voit sur la mer des chasse-marées ;

Le naufrage guette un mat frissonnant ;

Le vent dit : demain ! I’ eau dit : maintenant !

Les voix qu’on entend sont désespérées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Le coche qui va d’Avranche à Fougère

Fait claquer son fouet comme un vif éclair ;

Voici le moment où flottent dans I’ air

Tous ces bruits confus que l’ombre exagère.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Dans les bois profonds brillent des flambées :

Un vieux cimetière est sur un sommet;

Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu’il met

Dans les cœurs brisés et les nuits tombées ?

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Des flaques d’argent tremblent sur les sables:

L’orfraie est au bord des talus crayeux;

Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux

Le vol monstrueux et vague des diables.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

Un panache gris sort des cheminées ;

Le bûcheron passe avec son fardeau ;

On entend, parmi le bruit des cours d’eau,

Des frémissements de branches trainées.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La faim fait rêver les grands loups moroses ;

La rivière court, le nuage fuit;

Derrière la vitre où la lampe luit,

Les petits enfants ont des têtes roses.

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,

Maître Yvon soufflait dans son biniou.

L’Art d’être grand-père (Livre II)

Source: Anne Collognat-Barès. Anthologie de la poésie francaise: de Villon a Verlaine

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Cette entrée a été publiée le 13 novembre 2012 par dans 2012 Fall, Littérature, Poésie.

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