PERSPECTIVES

Le magazine du cours FLFR 480-580 de NIU

Projecteur sur un auteur : Samuel Beckett

Samuel Beckett (1906 – 1989), écrivain, poète et dramaturge, n’était pas français de naissance.  Il est né en Irlande et a étudié le français, l’italien, et l’anglais au Trinity Collège de Dublin.  En 1938, Beckett est parti pour Paris, adoptant la France comme patrie.  Préférant « la France en guerre à l’Irlande en paix1 », Beckett a participé comme courrier à la Résistance française contre l’occupation nazie.  Pour ses actes de courage, il a obtenu la Croix de Guerre et la Médaille de la Résistance.

Mais la distinction la plus connue de Beckett est le prix Nobel de littérature qu’il a reçu en 1969, pour  « son œuvre, qui à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend toute son élévation dans la destitution de l’homme moderne2. »  Ses œuvres incluent Molloy (1951), Malone meurt (1951), et L’Innommable (1953).  Les œuvres de Beckett, la plupart écrites en français, sont associées au « théâtre de l’absurde. »  Ce style de théâtre exprime la futilité des actions de l’homme, tragiques et comiques, dans un monde sans signification.  Beckett rejetait cette classification, à cause de sa croyance que toute activité humaine, y compris la sienne, est si futile qu’il est inutile d’essayer de lui donner du sens en lui attribuant une catégorie.3

« Samuel Beckett sur le boulevard Saint-Jacques, Paris. » 1985. Source: Historical Wallpapers

« Samuel Beckett sur le boulevard Saint-Jacques, Paris. » 1985.
Source: Historical Wallpapers

Malgré son déni de la signification de ses œuvres, il est difficile de lire sa pièce En attendant Godot (1947) sans réfléchir à la condition humaine.  Les personnages principaux, Vladimir et Estragon, attendent sans fin une personne inconnue qui s’appelle Godot.  Ils passent le temps avec des activités cycliques et absurdes, mettant leurs bottes et les enlevant, s’adressant des compliments et se lançant des insultes, réfléchissant au repentir et au suicide.  Les deux actes ont lieu dans un non-lieu – au bord d’une route, tout près d’un arbre solitaire.  Seules des feuilles apparaissant au deuxième acte font allusion au passage du temps.  Les deux vagabonds pourraient être n’importe qui, n’importe où.  Godot est-il un sauveur au sens religieux du terme, l’espoir, ou la mort ?  Beckett n’a pas répondu.  Sa prose minimaliste, comme dans l’extrait ci-dessous, permet aux lecteurs de conjecturer sur l’identité symbolique de Godot, et de questionner la valeur d’attendre une délivrance qui ne viendra peut-être pas.

En attendant Godot de Samuel Beckett, fin de l’acte premier :

VLADIMIR

Enfin !  (Estragon se lève et va vers Vladimir, ses deux chaussures à la main.  Il les dépose près de la rampe, se redresse et regarde la lune. )   Qu’est-ce que tu fais ?

ESTRAGON

Je fais comme toi, je regarde la blafarde.

VLADIMIR

Je veux dire, avec tes chaussures.

ESTRAGON

Je les laisse là.  (Un temps.)  Un autre viendra, aussi… aussi… que moi, mais chaussant moins grand, et elles feront son bonheur.

VLADIMIR

Mais tu ne peux pas aller pieds nus.

ESTRAGON

Jésus l’a fait.

VLADIMIR

Jésus !  Qu’est-ce que tu vas chercher là ? Tu ne vas tout de même pas te comparer à lui ?

ESTRAGON

Toute ma vie je me suis comparé à lui.

VLADIMIR

Mais là-bas il faisait chaud !  Il faisait bon !

ESTRAGON

Oui.  Et on crucifiait vite.  (Silence.)

VLADIMIR

Nous n’avons plus rien à faire ici.

ESTRAGON

Ni ailleurs.

VLADIMIR

Voyons, Gogo, ne sois pas comme ça.  Demain tout ira mieux.

ESTRAGON

Comment ça ?

VLADIMIR

Tu n’as pas entendu ce que le gosse a dit ?

ESTRAGON

Non.

VLADIMIR

Il a dit que Godot viendra sûrement demain.  (Un temps.)  Ça ne te dit rien ?

ESTRAGON

Alors il n’y a qu’à attendre ici.

VLADIMIR

Tu es fou !  Il faut s’abriter.  (Il prend Estragon par le bras.)  Viens.  (Il le tire.  Estragon cède d’abord, puis résiste.  Ils s’arrêtent.)

ESTRAGON (regardant l’arbre.)

Dommage qu’on n’ait pas un bout de corde.

VLADIMIR

Viens.  Il commence à faire froid.  (Il le tire.  Même jeu.)

ESTRAGON

Fais-moi penser d’apporter une corde demain.

VLADIMIR

Oui.  Viens.  (Il le tire.  Même jeu.)

ESTRAGON

Ça fait combien de temps que nous sommes tout le temps ensemble ?

VLADIMIR

Je ne sais pas.  Cinquante ans peut-être.

ESTRAGON

Tu te rappelles le jour où je me suis jeté dans la Durance ?

VLADIMIR

On faisait les vendanges.

ESTRAGON

Tu m’as repêché.

VLADIMIR

Tout ça est mort et enterré.

ESTRAGON

Mes vêtements ont séché au soleil.

VLADIMIR

N’y pense plus, va.  Viens.  (Même jeu.)

ESTRAGON

Attends.

VLADIMIR

J’ai froid.

ESTRAGON

Je me demande si on n’aurait pas mieux fait de rester seuls, chacun de son côté.  (Un temps.)  On n’était pas fait pour le même chemin.

VLADIMIR (sans se fâcher.)

Ce n’est pas sûr.

ESTRAGON

Non, rien n’est sûr.

VLADIMIR

On peut toujours se quitter, si tu crois que ça vaut mieux.

ESTRAGON

Maintenant ce n’est plus la peine.  (Silence.)

VLADIMIR

C’est vrai, maintenant ce n’est plus la peine.  (Silence.)

ESTRAGON

Alors, on y va ?

VLADIMIR

Allons-y.  (Ils ne bougent pas.)

RIDEAU

 

Sources :

1 « Biographie de Samuel Beckett. » n.d. Guide Irlande.

http://www.guide-irlande.com/culture/personnalites/ecrivains-irlandais/samuel-beckett/

2 « Samuel Beckett biography. » 2012. The European Graduate School.

http://www.egs.edu/library/samuel-beckett/biography/

3 « Samuel Beckett biography. » 2014. Poetry Foundation.

http://www.poetryfoundation.org/bio/samuel-beckett

4 Beckett, Samuel. En attendant Godot. p. 73-75. 1952. Les Éditions de minuit. Paris.

5 Gussow, Mel. « Samuel Beckett is dead at 83; His ‘Godot’ changed theater. » Obituary. 27 déc 1989. The New York Times.

http://www.nytimes.com/learning/general/onthisday/bday/0413.html

6 « Le théâtre de l’absurde. » 30 déc 2007.

http://letheatredeabsurde.blogspot.com

 

 

 

 

 

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Cette entrée a été publiée le 2 mai 2014 par dans Littérature, Printemps 2014, et est taguée , , .

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